« Je vous donne un demi-quart d’heure, reprit la Barbe bleue, mais pas un moment davantage. »

Charles Perrault

 

Un endroit de rêve, m’écrivait Nathanaëlle et elle me détaillait de sa belle écriture penchée le manoir meublé qu’elle venait de prendre en location pour un prix dérisoire, inventoriant dans cet intérieur raffiné et rustique le tapis de jute aubergine, la table espagnole, le lustre en fer forgé et le deux corps en merisier Val de Loire. Sans oublier cette exquise odeur d’âtre qui imprégnait les pièces basses, me confiait-elle dans cette longue lettre au papier vergé, incrusté d’un fin filigrane, et où je reconnaissais le sens du détail de mon amie, son besoin de tout décrire comme de tout ordonner, chaque chose devant être à sa place, les rideaux assortis au tapis de jute, la table espagnole alignée sous le lustre et rehaussée d’un bouquet de fleurs fraîches, tandis que, flottant parmi ces espaces et comme harmonisée à ceux-ci, j’imaginais sa belle silhouette dans un ensemble campagne, disposant ici une dentelle ou déplaçant là un bougeoir, rien n’étant jamais laissé au hasard chez cette femme qui avait fait voeu d’élégance comme d’autre le font de pauvreté, et me confiait par le menu le moindre de ses aménagements comme si le secret de notre amitié résidait dans ce descriptif méticuleux, couvrant sans marge toute la feuille, hormis la dernière phrase qui sonnait heureusement comme une promesse, je me suis un peu trop étendue sur les lieux mais vous connaissez mon goût pour les maisons anciennes, vivre y est un art de vivre, lorsque je serai enfin quitte de mes caisses, j’aurai plaisir à vous y recevoir.

 
Mais rien n’est jamais gratuit dans ce monde. Si le prix de location du manoir était si bas, précisait Nathanaëlle dans sa deuxième lettre, c’était en raison d’une clause étrange selon laquelle le locataire n’avait pas la jouissance de la grande chambre du premier étage. Le reste de la maison valait bien ce petit sacrifice, se consolait ma correspondante, ajoutant ingénument que ce défaut de jouissance n’était pas pour lui déplaire et qu’elle aimait finalement l’idée qu’il y ait une porte fermée quelque part. Je reconnaissais bien là le caractère insaisissable de mon amie, son goût pour l’ambiguïté parfaite. Il est vrai que nous nous connaissions depuis longtemps et qu’au terme de toutes ces années nous n’avions même pas réussi à nous tutoyer. Le voussoiement s’était installé entre nous comme une précaution d’abord, un barrage à tout débordement intime et plus tard un jeu qui avivait notre connivence. Celle-ci était tissée de secrets sans importance, Nathanaëlle ne m’épargnait aucun détail de sa vie quotidienne, elle voyait en moi un confident toujours à l’écoute, un homme dont elle disait aimer la part féminine et qui, mystérieusement exclu de la sphère du désir, cumulait pour elle les avantages de ne pas être une femme, donc une rivale, et de ne pas être un soupirant (mais qu’en savait-elle ?). Les nuits où je la raccompagnais chez elle après le théâtre nous nous embrassions sur les joues puis elle me faisait un petit signe en se retournant et basculait aussitôt dans l’obscurité. De ses amours elle ne me parlait jamais, personne, je crois, n’en avait le fin mot, le mystère à ce propos demeurait soigneusement entretenu. J’aime finalement l’idée qu’il y ait une porte fermée quelque part.

 
La troisième lettre s’attardait sur le propriétaire, un être qu’elle dépeignait comme singulier, un peu ombrageux, affecté par cette apparente dureté qui est l’apanage des timides. Voilà un homme, m’écrivait-elle, dont la présence silencieuse ne vous laisse pas indifférent. Et s’il lui avait interdit la grande chambre du premier étage, ce devait être, pensait-elle, en raison d’une blessure personnelle, un deuil probablement, le fait qu’ayant vécu avec quelqu’un dans cette maison il ne pouvait encore tourner la page. Ce secret semblait la part d’ombre de son visage, beau et tranchant, comme taillé dans la pierre. Mais en dépit des apparences, l’homme se montrait délicieusement serviable, attentif au moindre de ses souhaits et désireux d’entretenir lui-même le jardin, ce qui au fond la déchargeait d’une tâche peu agréable. Tout allait donc pour le mieux dans sa nouvelle installation, la buanderie avait été transformée en atelier et elle finissait par passer à côté de la chambre interdite sans la remarquer comme si c’était une extravagance d’architecte ou le sanctuaire muré d’un temple. Malgré cette bizarrerie, grâce à elle peut-être, la demeure gagnait chaque jour en charme, du salon au grenier, de la cuisine dallée de pierres bleues à l’ancienne chambre d’amis (devenue désormais sa chambre) d’où la vue était imprenable. Essayez d’imaginer, concluait-elle, un parterre de roses anciennes et par-dessus celui-ci, entre les branches houleuses d’un vieux noyer, la pente verte d’une prairie, c’est aussi cela une maison, un lieu d’où le regard part en voyage.

 
J’entendis sa voix au téléphone quelques jours plus tard. Le raccordement nous permettait enfin de retrouver ce ton de la conversation légère qu’elle affectionnait. J’étais ému par son appel, depuis qu’elle avait choisi de se terrer dans le fond de cette campagne elle avait glissé en périphérie de ma vie et ses lettres, toujours trop écrites, ajoutaient à cette distance. Au téléphone, je crus cependant percevoir son timbre des mauvais jours, sa voix me semblait un peu trop gaie, hantée par un rire nerveux, comme si elle luttait contre un fond de tristesse. Elle finit d’ailleurs par évoquer quelques difficultés d’adaptation, le fait qu’elle ne se sentait pas encore gagnée à son nouvel environnement, décidément peu douée pour la solitude, la lecture ou le silence des soirées. Et lorsque j’insistai pour lui rendre visite, je sentis qu’elle n’attendait pas autre chose, le week-end suivant était libre et l’on prédisait un temps superbe.

 
La demeure ressemblait plus à une fermette qu’un manoir, c’était une bâtisse allongée, envahie par le lierre et posée sur un jardin parfaitement entretenu, larges pelouses bien tondues, hautes haies longilignes et massifs de roses dont les teintes ambres s’harmonisaient avec les jaunes et les fauves de ce début d’automne. Nathanaëlle émergea tout sourire du fond de la maison, elle était vêtue ce jour-là d’un ensemble lie de vin que faisait chanter le rouge plus vif de ses lèvres. Dans ce nouveau décor, sous le lustre en fer forgé décrit par sa lettre, au pied de la table espagnole, je la retrouvais comme je l’avais toujours connue, belle, lointaine et incorrigiblement bavarde, furetant dans son sac à la recherche de ses cigarettes ultralégères et me saoulant des mille détails de son installation. Simplement, me sembla-t-il lire dans son regard, plus creusé que d’ordinaire, quelque chose de tantôt fuyant, tantôt trop appuyé, comme si ma venue suscitait une appréhension. Assez vite heureusement, le plaisir de nous retrouver dissipa ce semblant de gêne. On s’attabla pour le repas, on rit beaucoup de l’assortiment de  poignards, kriss, dagues, coutelas, stylets, qui garnissaient la cheminée et détonaient parmi les jolies gravures sous verre qui ornementaient les autres murs de la pièce. J’ai laissé telle quelle cette collection du propriétaire, m’expliqua Nathanaëlle, du reste il n’a pas insisté pour la reprendre. Savez-vous que dans le fourreau du kriss se trouve une authentique déclaration d’amour ? De lui à vous ? m’enquis-je tout bas. Je ne connais pas encore le vieux balinais, répliqua-t-elle en baissant les yeux puis elle parla d’autre chose. Après le déjeuner, elle tint à me montrer toute la maison, de la cave aux combles et jusqu’au moindre placard. En passant près de la chambre interdite elle n’eut aucun mot pour la désigner, sa longue main glissa sur le chêne sombre de la porte et elle chuchota sans me regarder, c’est là.  La chambre devait occuper plus de la moitié de l’étage mais je n’osai lui en faire l’observation. De l’extérieur, on apercevait deux paires de volets clos et le regard était irrésistiblement attiré vers cette part scellée de la demeure comme s’il s’y consumait un secret inviolable. Nathanaëlle avait chaussé ses hautes bottes et s’était enveloppée dans sa cape noire dont un pan lui barrait le bas du visage. Nous avions pris un chemin qui menait vers la lisière puis nous nous étions mis à marcher dans la pénombre de la forêt jusqu’au moment où le silence et le bruit de nos pas sur les feuilles mortes s’étaient infiltrés dans la conversation. C’était l’heure hésitante de la fin du jour. Les abois lointains d’un chevreuil perçaient la forêt profonde. Un instant, Nathanaëlle m’avait effleuré la main puis elle s’était ressaisie, rentrons, avait-elle dit, rentrons.

 
Au repas du soir (gibier et compote d’airelles) le vin l’avait détendue, nous avions reparlé du propriétaire, il se nommait Brod, elle lui trouvait des yeux anormalement clairs, une peau tannée par le soleil, une manière de se déplacer comme un grand fauve, une physionomie de vieux baroudeur. Il avait été chirurgien en Afrique puis avait cessé toute pratique depuis son retour plus de dix ans auparavant. Le goût avec lequel il avait meublé la maison témoignait d’un certain sens esthétique, à moins que ce fût l’œuvre de cette madame Brod dont le souvenir hantait la maison et au nom de laquelle quelques courriers publicitaires aboutissaient encore dans la boîte aux lettres. Au terme d’une petite enquête de voisinage, Nathanaëlle avait vu peu à peu se silhouetter une jeune femme aux cheveux blond roux, à la peau très pâle, et qui vivait autrefois recluse derrière les vitres de la salle à manger où nous dînions, ne sortait que pour promener un jeune étalon qu’elle gardait en pension au manège le plus proche. L’image était belle mais furtive dans la mémoire des voisins, on supposait la femme étrangère (hongroise, russe, polonaise ?) car elle ne parlait à personne et sa disparition fut d’ailleurs constatée bien après son départ, on se souvint tout à coup de la jeune cavalière du manoir et l’on regretta son absence comme les rares traces qu’elle avait laissées. Je ne désespère pas d’avoir le fin mot de cette histoire, confiait Nathanaëlle avec du feu sur les joues, car si monsieur Brod est un homme taciturne, il ne refuse pas de prendre un café après ses heures de jardinage et je sens qu’il se laisse peu à peu apprivoiser. Elle n’en confia pas davantage mais je la sentis troublée, peut-être déjà séduite, me disant une fois de plus que cette femme était ravissante dans ses émois intimes, ses débordements, mais que toute cette beauté ne m’était pas destinée, que tel était le prix de notre amitié, gagnée jadis de haute lutte et devenue avec le temps presque naturelle. Si j’avais certes quelques fois tenté l’ouverture, ce fut pour m’entendre dire d’un ton morose que notre relation ne pouvait prendre le risque de se fourvoyer dans les eaux du désir. Régulièrement, et comme pour  appuyer le même message, elle aimait vanter mon don d’écoute, ma disponibilité, mon infinie patience. Dans ses rares déclarations, toujours avinées, j’étais son jumeau cosmique, ou kharmique, un frère donc, nous demeurerions dans l’intouchable.  Pour clore ce soir-là, j’appris les circonstances de sa rencontre avec Brod, il lui avait commandé la restauration d’une étude de Klimt de 1913, car il était amateur d’art et collectionnait autre chose que les vieux couteaux. Voilà quelqu’un qui a plus d’une carte pour la séduire, me disais-je, aujourd’hui je suis certes au courant de leurs premières approches mais lorsque commencera leur histoire gageons que je ne serai plus dans le secret des dieux.

 
Comme elle occupait l’unique chambre (l’ancienne chambre d’amis) j’eus droit à un lit de camp dans son atelier. La pièce était froide, la clarté de lune découpait des carrés blancs sur le dallage, j’avais devant moi quelques heures d’insomnie et un peu de sommeil en passages. Au plafond j’entendais le piqueté puis le bruit plus doux de ses pas et mon imagination remontait malgré moi le long de ses jambes, je l’entrevoyais là-haut affairée à ses préparatifs nocturnes, ablutions et soins cosmétiques, il valait mieux chasser ce genre d’imageries. Longtemps après minuit, le silence de la campagne était si vertigineux que mes pensées résonnaient en pagaille comme des voix dans une cave. Une lampe était posée sur une table où trempaient dans des cuves les pages détachées d’un livre sur lequel elle travaillait (là encore j’imaginais ses longues mains blanches, caressant le papier comme une soie diaphane). Un nombre infini de pinceaux et de gommes s’alignaient au dessus d’un cadre lumineux. Non loin, un album était en évidence, elle y exhibait les photos de ses travaux, avant et après restauration, il y avait là le visage d’une endormie signé Puvis de Chavannes et le crayon de Klimt, femme avachie, tunique remontée, jambes nues écartées, dans une pose violemment impudique.

 
Il faut que je vous avoue quelque chose, révéla-t-elle le lendemain alors que nous terminions notre petit déjeuner. Je ne sais si j’ai raison de vous en parler mais c’est trop étrange pour que je me taise. Et elle me raconta qu’un jour de la semaine précédente, ne pouvant dormir en raison d’émanations de peinture fraîche, elle avait eu l’idée saugrenue puis excitante de crocheter la serrure de la chambre interdite. Son projet n’était au fond que d’apaiser sa curiosité. La porte s’était facilement laissée ouvrir. La chambre, se souvenait-elle, comportait un grand lit recouvert d’une dentelle grège, une coiffeuse et une penderie en bois cérusé blanc, ainsi qu’un bouquet d’orchidées de soie, seules taches de couleur (pourpre, prune, violacé) dans cet intérieur virginal et comme sauvegardé par le temps. L’idée de s’étendre sur le lit lui était venue le lendemain à l’heure de la sieste, sur le coup d’une envie irrésistible, parce que la lumière du soleil tamisée par les volets plein sud y suscitait une pénombre attirante. C’est là que l’extraordinaire avait eu lieu. Elle s’était endormie d’un trait, comme foudroyée, elle avait aussitôt fait un rêve dont la netteté la troublait encore. Ce rêve était un tableau qu’elle se voyait peindre, il était tout à la fois le tableau et la scène où elle peignait celui-ci, un paysage de banquise à l’avant duquel une femme en armure, chevauchant un étalon noir, s’enlisait peu à peu dans la mer glacée. Son heaume était renversé en arrière et son visage envahi par le calme, d’une sidérante beauté. Depuis cet assoupissement qui n’avait duré que quelques minutes, Nathanaëlle vivait avec le rêve comme avec le plus beau des tableaux de maître, elle n’en finissait pas de le relire dans sa mémoire, elle avait même tenté de le dessiner, acquiérant la bizarre certitude que derrière la porte aujourd’hui refermée, l’espace de la chambre ne lui était plus refusé. Je ne sais si j’ai raison de vous raconter cette histoire, chuchota-t-elle tandis que j’observais la transformation de son visage, ses yeux absorbés, son sourire intérieur, la palpitation fine de ses lèvres. Puis elle rangea le petit déjeuner sans mot dire. En fin de matinée nous repartîmes en promenade vers la forêt mais les chasseurs avaient investi les parages, des coups de feu claquaient dans la rumeur du jour, il nous fallut emprunter les routes d’asphalte. Nous marchions côte à côte, nous parlions peu mais sans que cette fois le silence nous gêne, elle repensait sans doute à son rêve, la belle enlisée, le tableau de maître, tout le reste était paysage.

 
Trois semaines sans nouvelles d’elle, un coup de téléphone trop bref conclu par un lapidaire je vous écrirai, puis la tonalité de sa lettre, trahirent une soudaine évolution des choses. Son écriture y semblait secouée par quelque lame de fond dont ses phrases témoignaient sans trop dire. La vie à la campagne commençait à lui peser, écrivait-elle, les soirées devenaient longues depuis le passage à l’heure d’hiver, les gens du village semblaient se méfier d’elle comme du reste du monde, elle en venait à regretter les petits bruits agaçants de son appartement, tous les week-ends étaient désormais requis pour la chasse dont elle avait pris en détestation les battues de notables armés et cette impression de guerre lointaine qui hantait désormais les dimanches. Mon installation ici a peut-être été une erreur, avouait-elle, j’ai loué un manoir en été, un jardin verdoyant, non pas ce lieu trop sombre où les jours de pluie me rendent inconsolable de Dieu sait quelle absence. Vers la fin de sa lettre elle se forçait toutefois à sourire, gageons que ceci n’est qu’un passage à vide, et elle prévoyait un voyage en ville, m’y donnant rendez-vous à l’issue d’un vernissage jugé obligatoire. Il faudra que je vous parle de quelque chose, ajoutait-elle sans en dire davantage, l’absence de mention du propriétaire me fit soupçonner qu’il s’agissait de lui.

 
Le soir du vernissage je l’avais trouvée très belle, une espèce de perdition ouvrait son regard, abolissant cette distance hautaine qu’elle avait coutume de réserver à son entourage. Nous nous étions installés comme autrefois après le théâtre, au fond de cette taverne enfumée dont le serveur hurlait les commandes au bar ou aux cuisines. Là, dans l’intimité d’un plafonnier très jaune, elle en vint à me parler d’une angoisse sourde qui commençait à s’attacher aux pénombres de la maison et infiltrer peu à peu son sommeil. Comme si elle découvrait un sentiment de solitude ou plutôt d’exposition au vide qu’elle n’avait jamais connu. Une impression, évoquait-elle, d’être brutalement vulnérable, une idée que les murs ne la protégeaient plus contre l’inconnu, le rôdeur imprévisible, une trop vive sensibilité aux choses, à la présence sauvage de la nature, cette espèce de diffuse cruauté dont elle s’était toujours sentie préservée. J’ai une drôle d’histoire dans la tête, lâcha-t-elle après un silence, c’est ahurissant mais il faut que je vous en parle. Et elle m’avoua qu’elle était retournée dans la chambre, qu’une mauvaise curiosité l’avait poussée à fouiller le tiroir de la table de nuit et qu’il y avait là les photos d’une femme qui ressemblait trait pour trait à la femme de son rêve. Même beauté statique, même visage pâle, un peu maladif, même sourire intemporel, et elle ajoutait que la reconnaissance était immédiate, indubitable et qu’une telle ressemblance faisait tellement peur qu’elle s’était jurée de ne plus jamais retourner dans la chambre. On ne sait pas très bien ce qui effraie, balbutiait-elle, mais on découvre tout à coup qu’on ne pense qu’à ça, on pense que l’intérieur de soi n’est pas tout à fait à soi, on pense qu’il y a une mêlée du réel et du rêve, on s’invente des histoires insensées. Et elle avança sa main pour que je la prenne dans la mienne, me fixa avec une espèce de stupeur. Je ne sais ce qu’elle regardait en moi ou au travers de moi mais je lisais sur ses lèvres le signe d’une fascination, un mélange d’effroi et d’absorption heureuse qui ne cadrait pas avec ce qu’elle venait de me dire. Je prononçais quelques paroles rassurantes, elle écoutait ma voix en silence, nous étions tout à coup seuls au monde.

 
L’hiver perçait dès novembre, le froid gâchait en quelques jours le somptueux apparat de l’automne. Et la nuit gagnait dangereusement du terrain. Dès le lendemain de notre rencontre à la taverne, je voulus revoir Nathanaëlle, je sentais qu’il se passait quelque chose entre nous ou loin de nous, une scène attirait son regard, pour la première fois elle avait consenti à se montrer fragile. Je tentai de la joindre au téléphone mais ce fut en vain, peut-être n’était-elle pas rentrée. Je lui adressai une lettre dont aussitôt je regrettais le ton presque insouciant, calqué sur nos habituels échanges. Elle m’appela le soir de cet envoi, vers dix ou onze heures, sa voix était à court d’haleine, elle disait avoir peur de passer la nuit seule dans la maison et me suppliait de venir la rejoindre, aussi rapidement que possible.

 
A mon arrivée chez elle le lendemain, elle s’excusa de son affolement au téléphone, incrimina sa fatigue nerveuse et le vent qui depuis deux ou trois jours la rendait hors d’elle. Tout en m’aidant à ôter mon manteau, à installer ma valise dans son atelier, elle eut ces mots très avoués, très tendres, vous êtes là, tant mieux, souhaiterais-je une vraie preuve de votre amitié que je ne pourrais en espérer davantage. Mais sa voix était grêle, tremblante et derrière son sourire de circonstance je la sentais aux abois. Il me semblait aussi que quelque chose avait changé dans la maison, tous les volets de l’étage étaient fermés et il régnait partout un léger désordre qui ne lui ressemblait pas. Ce soir-là, je nous revois attablés dans la salle à manger, alors que sous l’effet du vin elle osait enfin se laisser aller à parler, soutenait des regards plus longs, m’avouait finalement qu’elle commençait à prendre peur de son propriétaire. Le soupçon était venu, m’expliquait-elle, de l’ancienne occupante de la maison, une obnubilation qui l’avait conduite à réinterroger les voisins à propos de cette madame Brod que l’on disait perdue dans ses rêves et comme éternellement traquée. Une femme toujours seule, affirmait-on au village, une jeune beauté que le propriétaire avait enfermée comme sa chose dans ce  manoir du XVIIIème siècle jusqu’au jour où brusquement elle était disparue. A l’époque de cette disparition, la vieille voisine croyait même avoir entendu des cris dans la nuit, mais c’était peut-être une idée. S’agissant de l’homme, la rumeur était à peine plus explicite, on prétendait qu’il avait été interdit d’exercer la chirurgie, on le disait féru d’armes de chasse, on l’avait surpris certains soirs à tirer des coups de feu dans son jardin, creuser des trous ou déplacer de la terre, on se souvenait les derniers temps d’un énorme chien noir qu’il enfermait dans son garage, on lui prêtait un regard mauvais, fourbe et fuyant, comme s’il dissimulait quelque chose. Ni fourbe ni fuyant, corrigeait Nathanaëlle, mais un œil glacial qui vous attend, vous guette, vous déshabille. Et tout en l’écoutant je me perdais parmi les poignards alignés sur le mur de la cheminée. Les fourreaux luisaient, les poignées exhibaient leurs damasquinages, une dague d’officier nazi laissait pendre un baudrier noir, tandis que mon amie regrettait amèrement ses premières audaces envers le propriétaire qui venait désormais tous les deux jours, prenait prétexte du jardin (toujours ces besognes de tondre, couper, élaguer, scarifier) pour faire le siège de la maison, rôder jusqu’au soir et chercher à la circonvenir par de prétendus services. Lorsqu’il est dans le jardin, appuyait Nathanaëlle, je sens qu’il me surveille au travers de la vitre, alors, c’est plus fort que moi, il faut que je ferme les tentures. Et sa main vint à nouveau chercher la mienne, je retrouvais dans ses yeux la même contemplation craintive et extatique qui jetait un voile étrange sur ce qu’elle venait de me confier. J’aime que vous soyez fort, murmura-t-elle soudain. Puis elle m’avoua qu’elle était habitée par un soupçon bizarre. Dans la chambre il y avait un miroir qui faisait face au lit, elle craignait que le propriétaire y ait dissimulé un système de surveillance et se soit aperçu de son intrusion. Cette idée est peut-être folle, bredouilla-t-elle, mais j’aimerais que vous m’aidiez à le vérifier. A cette heure de la nuit, gageons qu’il ne s’apercevra de rien.

 
Je n’ai pas réalisé tout de suite qu’elle avait une clef de la chambre interdite, sur le moment je n’y ai pas fait attention. Lorsque la porte s’est ouverte, j’ai été saisi par l’odeur, un mélange d’encens vieillot et de fleurs douceâtres qui invitait à pénétrer davantage. La pièce était spacieuse, teintée par la clarté rouge qui diffusait de l’abat-jour jusqu’aux recoins les plus sombres. Le lit semblait si vaste qu’il donnait envie de s’y étendre, à moins que ce fût un charme lié à cette luminosité ombreuse qui veloutait ici les matières et étoilait les flacons de la coiffeuse. Suspendu obliquement sur le mur d’en face, un vieux miroir répercutait le couvre-lit de coton grège. Le décrocher n’était pas difficile, c’était une glace ovale, sertie dans un cadre de stuc et qui ne cachait rien d’autre qu’un peu de poussière. Remettez-le exactement à sa place, insista Nathanaëlle qui semblait déjà penser à autre chose. Et quand ce fut fait, elle m’ordonna de m’asseoir sur le lit, ferma la porte avec cérémonie. Entendez-vous, chuchota-t-elle peinant à contenir une sorte d’inquiète excitation, entendez-vous la résonance de la chambre ?

 
Sur le petit lit de camp de son atelier je regardais défiler les chiffres rouges de l’horloge digitale, décomptant le peu de sommeil qu’il me restait à prendre. Au milieu de la nuit, vers quatre heures, j’entendis de petits cris haletés à l’étage. C’était à l’évidence la voix de Nathanaëlle mais je ne l’avais jamais entendue dans cette inflexion plaintive, presque geignante, avec mon nom, il me semblait, mon nom prononcé comme un appel. M’éclairant grâce à la flamme de mon briquet, je finis par me risquer dans le hall puis l’escalier de la maison obscure. Au premier étage je m’aperçus que la porte de la chambre interdite était entrouverte. Je demeurai un long temps face à l’entrebâillement jusqu’à être certain que ce fût elle, recroquevillée par le sommeil, son bras plié hors de la couverture, son visage endormi sur l’oreiller.

 
J’ai passé une nuit atroce, annonça-t-elle le lendemain matin, je n’ai pas fermé l’œil un instant. Elle émergeait d’une interminable séance d’ablutions dans la salle de bains, avait endossé un ensemble bleu nuit qui lui faisait une silhouette sombre et superbe. Je ne sais si elle avait eu conscience de ma visite nocturne mais je la voyais faire assaut de sourires, de séductions et de prévenances comme pour la faire oublier. Nous entreprîmes ce jour-là une randonnée en forêt et je me souviens avoir été surpris autant qu’elle par le brame d’un cerf, brusquement très proche. C’était un râle puissant, rauque, impératif, qui ressurgit un peu plus loin puis encore plus loin, pour donner une direction à notre errance et achever de nous perdre au plus profond de ces sapinières humides. Il s’attachait à cette quête égarée quelque chose de futile et de grave, futile parce que nous feignions d’être de cette humeur-là, grave en raison du cri de la bête, cette profération vibrante, alarmée, comme si l’amour participait pour cette race d’une nécessité tragique. En chemin Nathanaëlle était d’humeur changeante, par instants sombre et silencieuse, le plus souvent bavarde, presque gaie, familière dans ses gestes. A la faveur d’un rapprochement (nous avions un peu couru, je lui avais tendu la main pour  traverser un ruisseau) je lui demandai l’air de rien si elle dormait souvent dans la chambre interdite. Elle me fit répéter mes paroles, feignit l’ahurissement, jura ses grands dieux qu’elle n’y allait plus jamais, prétendit que j’avais rêvé.

 
Pour le repas du soir elle garnit la table de bougies puis se changea de nouveau, réapparut dans une robe moulante avec un décolleté qui lui découvrait les épaules. Il y avait là de grandes plages de peau nue qui me faisaient un peu tourner la tête d’autant que je la voyais me couver d’un oeil un peu trop fixe, tantôt victime propitiatoire, tantôt maîtresse inconstante d’un dialogue qui nous glissait entre les doigts. Le propriétaire n’est pas venu aujourd’hui, dis-je. Peut-être a-t-il senti votre présence, répondit-elle en me gratifiant d’un curieux sourire. Et la conversation se poursuivit sur le fil de cette ingénuité au fond exquise, entre la crainte que suscitait le chirurgien déchu, l’homme qui faisait disparaître les femmes, et la connivence que nous nous découvrions à prendre peur de lui. Le vin coulait d’abondance et enjouait nos réparties. Un moment j’eus l’audace de lui demander si elle refaisait le rêve de la cavalière lorsqu’elle dormait dans la chambre interdite. Elle parut décontenancée, choisit finalement la surprise puis le ton de la gentille fâcherie, mais pourquoi donc voulais-je absolument qu’elle y dorme ? Je maintins ma position, avouai que je l’avais vue, je ne l’avais pas rêvée. Elle objecta que le propre du rêve est de dissimuler au rêveur qu’il rêve vraiment. Et ainsi de fil en aiguille pour une joute autour du réel et du rêve où je sentais que le plaisir n’était pas absent. Pour finir elle concéda que l’un de nous deux devait être somnambule et l’on trinqua à cette fin de partie sans vainqueur ni vaincu. Un peu plus tard, c’est elle-même qui la relança sur le ton des questions et des suppositions. Admettons qu’elle ait dormi dans la chambre. Et si le propriétaire l’avait découvert ? Et si cette maison était un piège pour femmes trop curieuses ? Avais-je seulement inspecté les lames des poignards de la cheminée ? Et si nous allions faire un tour dans la cave pour voir s’il n’y avait pas de la terre fraîchement retournée ? Et s’il était là face à elle, quelle serait mon attitude ?  Son verre était à hauteur de ses lèvres, elle me dévorait de ses yeux sombres. Je ferais écran de mon corps, lui dis-je. Elle partit d’un rire très aigu puis se ressaisit peu à peu, son regard chavirant au fond du mien. J’aime, fit-elle de sa voix de petite fille, j’aime que vous me disiez cela.

 
A la fin du dîner il ne nous restait plus beaucoup d’esprit pour poursuivre la conversation, elle avait rapproché sa chaise de la mienne, vacillé d’abord vers moi puis jusqu’au tourne-disque et nous avions fini par tanguer agrippés l’un à l’autre sur fond d’un blues indistinct qui crachotait la nostalgie en salves lourdes et râpeuses. Parfois elle laissait tomber sa tête sur mon épaule puis cherchait à me redresser autant qu’elle, tenez-moi, tenez-moi fort, c’est vous qui menez la danse. Quand la musique fut terminée, elle fit un pas en arrière, chancela à reculons vers le vide puis proposa dans un souffle, allons-y.

 
La porte de la chambre interdite n’était même pas fermée. Elle éteignit aussitôt l’abat-jour et j’ai à peine souvenir du lit où nous avions basculé sans attendre. Dans l’obscurité, je cherchais son visage mais il flottait comme une toile au vent de la nuit. Son corps, l’emmêlement à son corps, cette lutte noire et voluptueuse semblait renouer avec une histoire immémoriale dont les années de notre amitié devenaient après coup l’excroissance étrange. Et je nous voyais chevauchant sur la mer de glace dans l’immense vertige du paysage, tandis que perçaient ses cris, piqués de légers rires, comme si elle était redevenue petite.

 
J’avais ouvert le volet pour que la lumière du matin pénètre dans la chambre. Celle-ci était en effet très blanche, hormis l’abat-jour et le bouquet d’orchidées de soie. Nathanaëlle n’avait pas réagi à la lumière, elle dormait paisiblement, son front lisse, comme intimement apaisé. Et son visage qui flottait là-haut dans le miroir ovale ressemblait à un ange tutélaire. Lorsqu’elle ouvrit les paupières elle me regarda en souriant. J’ai libéré un volet, lui dis-je. Elle ne paraissait pas inquiète. Est-ce qu’il vient parfois le matin ? Elle fit un grand oui de la tête. Hier il n’est pas venu, fis-je, nous prenons un certain risque. Tant que vous êtes là pour me protéger, répondit-elle à voix basse, je ne connais pas la peur. Et s’il attendait le moment propice ? Et s’il nous avait attiré dans cette chambre pour nous tuer tous les deux ? Elle passa un doigt sur mes lèvres pour me faire taire. A tout le moins nous serions morts ensemble, éluda-t-elle sans cesser de sourire. La lumière caressait son visage posé sur l’oreiller, ses joues tendres et ses yeux ingénus devant la raie sombre de la porte entrebâillée. De toute façon nous lui dirions qu’il ne s’est rien passé, reprit sa voix mélodieuse, nous lui dirions, non, monsieur Brod, il ne s’est rien passé, d’ailleurs nous n’avons jamais été dans la chambre, monsieur Brod, nous n’y avons jamais été.