Pour Bernard Thirtiaux

 

Elles étaient bleu pastel, jaune clair ou rose pâle. Tout l’art était d’en saisir une par la tranche et la déposer doucement sur sa langue, sentir le petit dôme de papier qui cherchait à se coller contre le palais mais veiller à garder la bouche bien ronde, bien creuse, pour que cela ne fonde pas trop vite. Car ce papier-là disparaissait à la salive, il était comme un pétale, impalpable et très légèrement sucré, rien à voir avec les feuilles des cahiers, révulsives et glacées, les pages pelucheuses des livres ou les petits triangles de buvards roses qu’on mastiquait sans plaisir pour en faire des boulettes. Ici c’était un pur baiser de papier qu’il était bon de garder dans sa bouche bien ovalisée afin de retarder le plus longtemps possible le jaillissement de l’acide qui déferlerait à l’intérieur comme une eau exquise et ferait frissonner de plaisir.

Plaisir aigu mais bref cependant, quand pour le même tarif nous pouvions prétendre à des suavités plus durables, mais les lacets de réglisse noirs finissaient toujours en magma visqueux au fond de la gorge et les caramels mous collaient aux dents. C’était ici une délectation d’un autre ordre : éphémère et sublime, sans le moindre écœurement. Quatre pour un franc. La dame de la confiserie arrivait du fond de son magasin en traînant ses jambes bandées de bas à varices et recevant d’emblée notre monnaie (« pour trois francs cinquante, madame ») attendait stoïquement que nous ayons pris option sur la nature de notre gourmandise.

Quatre pour un franc, c’est dire qu’avec trois francs cinquante nous pouvions en acheter exactement quatorze que la confiseuse enfournait bougonne dans un sac en papier zébré blanc et rouge, qui ne pesait rien ou presque, qu’il valait mieux ne pas écraser dans la mallette, et garder donc en main comme un paquet de fleurs.

Trois francs cinquante étant le prix exactement du ticket du tram 7, qui brinqueballait au milieu de la chaussée entre Fleurus-école-moyenne et Ferme-de-Martinrou. Mais il est des jours où ces petits bonheurs explosifs valaient bien deux kilomètres à pied. Certes nous disposions d’un abonnement annuel mais rien n’interdisait d’aller quémander chez Bobonne les trois francs cinquante. La vieille matriarche, gardée par un doberman minuscule nommé Riki, trônait là au fond de son âge, dans un temps où les abonnements de tramway n’existaient pas encore. Elle compatissait sans entendre à la misère de ses arrière petits-enfants et commandait à Olga de délier bourse en mâchonnant « Chécha ».

Nous courrions aussitôt chez la confiseuse, sombre gardienne des petits péchés mais c’est là que je n’ai pas dit l’essentiel : lorsque la soucoupe rose ou bleue était posée sous le palais, juste avant qu’elle n’explose, nous étions rendus un bref instant à ces moments effarouchés où le prêtre en chasuble déposait sur notre langue bien tirée la même obole de papier fondant. Dans les odeurs d’encens l’homme d’église roulait ses r et chantait les voyelles : «  Cooorpus doominus … » et lorsque je retournais vers ma chaise en gardant la petite hostie au sec dans ma bouche, je revoyais en désordre mes cours de catéchisme quand un autre géant en soutane noire me parlait du Corps du Christ, de la transsubstantiation, et de la semence du Très Haut dont nous devenions les frêles tabernacles.

Dès lors je me forçais à ne pas déchirer cette chair offerte, j’attendais qu’elle devienne présence impalpable, comme avait ordonné le géant catéchiste. Et tout le bonheur était là, sur le trottoir entre Fleurus-école-moyenne et Ferme-de-Martinrou, lorsque sentant s’effacer sur mon palais le toucher du petit dôme, j’attendais, j’attendais encore, je repoussais le plus longtemps possible le moment où le goût acidulé exploserait dans la bouche. Plaisir alors, plaisir doux et licite de voir chavirer tout un monde : prêtres, chasubles, encens, catéchistes, doigts pointés vers le ciel, fastes de paradis, faste d’enfer… Puis arrivait soudain l’instant acide, c’était pointu et froid, tressaillant, pur, comme un grand rire dans le corps.

 

François Emmanuel,

(pour « Les petites madeleines des auteurs… » A la demande d’Appoline Ester)