Actualités - Biographie - Bibliographie - Textes - Liens



Willingdon Island




Je vous écris de l’Hôtel Taj, Willingdon Island, je n’imaginais pas un tel luxe dans ce pays où la misère s’affiche comme une maladie en plein ciel, c’est pourtant l’ultime indication de lieu que vous m’aviez laissée, vos lettres ultérieures étaient devenues évasives, vous y évoquiez une rue, une cour d’immeuble, les berges d’un fleuve, mais il y a tant de fleuves dans ce pays, tant d’adoration pour les fleuves, et vous ne précisiez plus, vous aviez fait disparaître les noms comme pour m’intimer à mots couverts de ne pas vous rejoindre. Dans ces lettres, les dernières surtout, il me semble pourtant que votre écriture était plus rapide, plus déliée, plus lâche, votre voix s’était rapprochée et vous me parliez de vous avec cette impudeur qui appartient à vos rares moments d’abandon. Vouliez-vous vraiment, comme vous me l’écriviez, vous absenter du commerce des corps, ou une part de vous désirait-elle que j’aille à votre recherche et me perde en vous cherchant et vous retrouve en me perdant dans ces villes tropicales, grouillantes, où l’étranger est toujours seul, séparé de son monde et rendu à sa propre étrangeté ? Depuis mon arrivée ici, il n’y a, je le crains, pas l’ombre d’une réponse, il y a cette chambre du Taj Malabar Hotel, Willingdon Island, où j’ai fini par descendre, avec la sensation d’appartenir à un univers clos, fastueux, scandaleusement protégé de la foule du dehors. Au travers des baies vitrées de la chambre l’estuaire morcelle la terre en petites îles, on voit des traînées d’algues qui ombrent la végétation dense de Gundu ou de Vypin Island et colorent la lumière de leurs teintes tilleul sombre tandis qu’un porte-conteneurs fait route presque immobile, sans sillage ni panache de fumée, vers les docks d’Ernakulam. Par moments, il me semble qu’un pas s’affole à l’étage du haut, dans une chambre sans doute exactement pareille à la mienne, obscène par son luxe, ses deux grands lits de bois sculpté, ses miroirs aux encadrements de stuc doré et les mêmes divinités en santalwood qu’ils amoncellent pour les touristes dans les boutiques d’aéroport. Tant de luxe et tant de vide, je ne puis imaginer que vous soyez venue ici, ces lieux ne vous ressemblent pas, j’ai interrogé à deux reprises le registre de la réception mais votre nom n’y figure pas, j’ai aussi posé quelques questions aux gens de service mais comment vous décrire, quel corps vous donner, et qui dans cet anonymat indolent des hôtesses, grooms ou housekeepers peut me renseigner sur une femme blanche dont le visage sur la photo doit ressembler pour eux à tous les visages de femme blanche ? D’ailleurs ils vous regardent à peine et dodelinent la tête en souriant pour excuser leur ignorance, en ces chambres les murs ne gardent aucune trace, le personnel a mission de ne se souvenir de rien, les draps d’une nuit sont roulés en baluchons, envoyés au matin vers les autoclaves, et les chambres astiquées jusqu’au dernier détail, dans cette fiction d’un lieu qui n’est d’aucune mémoire. Est-ce à cette incertitude que vous m’avez convié ? Je n’ose quitter l’hôtel, je laisse à la réception d’improbables messages, je hante les couloirs et les halls, mon souvenir vous traque malgré moi parmi le peuple des voyageuses, leurs visages fugaces, leurs brèves silhouettes, j’erre dans la lumière brisée d’un immense mausolée et je crois voir projetés partout des fragments de votre corps, votre corps m’appelant, ne m’appelant plus, votre voix dispersée, l’émoi de vos mains, une grâce indolente qui eût pu vous appartenir, le regard tremblant d’une passante, le teint trop pâle d’une femme amoureuse. Le soir, dans la lumière tamisée de l’Indian Restaurant, je me laisse envoûter par la psalmodie amère d’un chanteur accroupi, une jambe dépliée sur son piédestal, nous n’en finirons jamais, semble-t-il dire, notre fin est sans fin, vous rêviez d’un corps qui s’achèverait ainsi dans la brume, l’estompement, vous m’écriviez encore mais vos lettres n’avaient ni lieu ni date, vous m’écriviez l’amour, les caresses, les peaux, mais je ne vois plus qu’imparfaitement celle que vous étiez, votre voix dans l’écriture est devenue la mienne lorsque je vous relis désormais sans surprise, voudrais-je vous appeler qu’aucun son ne sortirait de ma gorge dans cette vaste chambre à deux lits où pas un cri d’oiseau, pas une alarme ne perce la rumeur des climatiseurs. Tout à l’heure je sortirai dans la touffeur de l’après-midi, je me mêlerai à la foule qui grouille du côté de Kaloor ou de Ghandhi Nagar, je traînerai le long des berges puantes du fleuve, sur le lieu des immolations, je me livrerai au vacarme des docks, à l’ivresse, aux enfants mendiants, mes cris se mélangeront à leurs cris, le vent dispersera sur la ville votre corps en cendres, je reviendrai lavé de vous, harassé de fatigue, je vous aurai perdue.




François Emmanuel